Poète fulgurant, Alain Peters fut un artiste. Un de ces types qui traversent l'existence en laissant des traces, un gars un peu désordre aux longues errances, un marginal magnifique qui a marqué la musique réunionnaise de façon indélébile.
Alain Peters n'a pas vécu bien vieux. Mais il n'a rien fait pour. Né le 10 mars 1952 à La Réunion, il y est décédé le 12 juillet 1995 d'une crise cardiaque. Il n'aimait pas quitter son île (il est allé une fois en France métropolitaine mais en est vite revenu, dans tous les sens du terme) et dans son sang couraient autant de pierre volcanique et de rhum arrangé que de globules rouges. Il était porteur de chansons révoltées, plongeant dans des abîmes de tristesse, et -dans le même temps- d'une infinie douceur. On peut coller un paquet d'étiquettes sur la tombe d'Alain Peters : rebelle, artiste maudit, champion de l'autodestruction… Il était simplement un homme secret, à l'image de la nature profonde de son île natale qui, sous couvert de destination touristique, dévoile vite son côté sauvage et tragique. C'est à l'âge de 13 ans que ce fils de musicien commence à jouer dans un fameux orchestre de bal, celui de Jules Arlanda. Au grand désespoir de son père, Edouard Peters (qui lui même jouait de la batterie et de la flûte dans un orchestre), le jeune Alain joue de la guitare toute la journée, passe sa vie à écouter Brel, Brassens, les Beatles et Jimi Hendrix… et délaisse rapidement l'école. Les cheveux flottant sur les épaules, vêtu de pantalons pattes d'eph, le jeune adolescent reprend les standards de Led Zeppelin (il a d'ailleurs une dégaine à la Robert Plant) et -comme tout chanteur de rock- fait craquer les filles. Pop-star de La Réunion, il écume les bals avec des groupes dont les noms font sourire aujourd'hui : les "Lords", puis "Pop Décadence" qu'il quitte en 1975 pour former "Satisfaction". L'heure est aussi à la recherche transcendantale, et Alain Peters étudie passionnément les philosophes hindous et la poésie. Et, alors qu’il avait quitté le lycée en seconde, il se met à potasser Victor Hugo. A cette époque, la scène réunionnaise connaît un double bouleversement. Tout d'abord, on assiste à un exode massif de musiciens vers la métropole, partant chercher fortune dans les studios parisiens. Et puis, surtout, M.Chan Kam Shu se lance dans une entreprise un peu folle : il rachète le cinéma Royal à Saint Joseph et installe des studios de répétition dans les sous-sols. Très vite, une horde de jeunes musiciens, menée par René Lacaille, investit les lieux. Parmi eux, Alain Peters et sa bande, à savoir Joël Gonthier, Bernard Brancard, Hervé Imare et un musicien ovni venu de la métropole : Loy Erlich. René, issu d'une famille de fameux ségatiers, fait le pont entre la tradition (séga et maloya) et le rock'n roll. Loy, lui, apporte les structures des groupes européens. De cette épopée, il sortira un groupe appelé "Caméléons" et ce que, pudiquement, on appelle "des bœufs psychédéliques permanents". N'empêche, au-delà des excès, il sort de là les fondements d'une musique qui allie les rythmes traditionnels et les influences les plus électriques. Un mélange entre Maloya et rock progressif. De cette époque, il ne reste qu'un 45 tours, les orchestrations du 33 tours d'une chanteuse nommée Michou. Un poète réunionnais, Jean Albany, vient voir cette bande d'allumés. De cette rencontre naît un projet de cassette dont la direction devait être confiée à Alain Peters, ainsi qu’un 45 tours. Et -surtout- elle suscite chez Alain la prise de conscience de ce qu'est l'écriture de la langue créole. Il y plonge avec la même vigueur qu'il plonge dans l'alcool. Mais en 1978, M.Chan Kam Shu décide de mettre fin à l'aventure du cinéma Royal, estimant qu'il a perdu suffisamment d'argent dans les voies hasardeuses de la production. Qu'importe, la machine est lancée. La même année, Alain Peters devient papa et la naissance de sa fille semble le calmer. En 1979 est fondé "Carrousel", qui compte Alain Peters au chant et à la basse, Zoun (flûte et percussions), Joël Gonthier (percussions), Jean Claude Viadère (chant, caïambe), Bruno Leflanchec (trompette) et Loy Erlich (claviers). Ce groupe, considéré aujourd'hui comme mythique, n'obtient à l'époque qu'un succès d'estime. Sans doute trop en avance, trop expérimental; victime de trop d'excès aussi. Car à la mort de son père en 1980, Alain s'est remis à boire, semblant vouloir rattraper sa courte période d'abstinence. "L'était pris dan' c'baton la colle". Son alcoolisme est tel que le groupe se sépare de lui et que sa compagne le quitte. Il sombre sans que plus personne (Danyèl Waro, Zoun, Marco Polot, Loy Erlich et beaucoup d'autres) ne puisse rien faire.Un enseignant passionné de musique, Jean Marie Pirot, propose à Alain d'enregistrer ses chansons sur un magnétophone 4 pistes. Ce travail s'est déroulé sur près d'un an : Alain arrivait tôt le matin, improvisait (jouant par exemple avec un sac en plastique pour imiter le caïambe) mais vers dix heures, il fallait qu'il aille "acheter des cigarettes" et lorsqu'il revenait de la boutique -quand il revenait- il valait mieux remettre la suite au lendemain. La cassette, intitulée "Romance pou in zézère" accompagné d'un livret de 60 pages "Mangé pou le cœur", sort en 84/85. Malgré cela, Alain continue sa descente aux enfers. En 1987, il part même faire une cure de désintoxication en métropole (son unique séjour là-bas) où son ami Loy Erlich l'accueille et l'aide à enregistrer quelques chansons. En novembre 94, le groupe Carrousel se reforme pour deux concerts exceptionnels qui provoquent un accueil non moins exceptionnel. Saluant le retour sur scène d'Alain Peters, le public se lève pour lui rendre hommage. L'émotion est intense. Alain décide d'arrêter définitivement de boire, un projet sérieux d'enregistrement avec Loy commence à prendre forme. Mais il est trop tard. Une crise cardiaque terrasse le poète en pleine rue, le 12 juillet 1995.De ses chansons il ne reste que de rares enregistrements, réalisés dans des conditions inconfortables et souvent pris sur le vif. Des moments de grâce fugaces, où Alain jouait de sa Takamba (une guitare sahélienne que lui avait offerte Loy) en chantant avec tendresse et ironie, sans se faire d'illusion. Il avait coutume de dire : "Je ne suis pas un bon parolier, juste un paraboleur". Moin pas in beau paroler, moin just' in paraboler ! "
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